
Ce n’est pas une plante naturelle de nos régions granitiques proches de la mer, elle provient en effet des altitudes moyennes des Alpes calcaires.
Ceci explique qu’on ne la rencontrera probablement que dans les jardins dont le sol aura préalablement reçu force coquilles d’huîtres ou autres amendements riches en calcium. L’Hellébore affectionne la mi-ombre et un drainage efficace. Facilement rencontré sur les étals des jardineries, son acclimatation au jardin réclame une certaine dose de chance, et aussi de la patience si on veut le voir fleurir, ce qui peut réclamer plusieurs années. Le jeu, certes, en vaut la chandelle, car voir en cette saison de grisaille cette fleur s’ouvrir à la vie est une récompense sans prix.
La rareté des végétaux fleurissant en plein hiver amène à un sentiment ambivalent, fait à la fois de désir de protéger cette plante contre les rudesses du climat mais aussi d’admiration envers cette aptitude à vivre totalement quand tout aux alentours ne fait que tenter de subsister. Délicatesse et robustesse coexistent dans cet Hellébore aux pétales blancs qui se teintent parfois de rose, de pourpre, de vert. Ces pétales non seulement ne se dessèchent pas à la fin de la floraison, mais se mettent à verdir, se chargent en chlorophylle et retournent à l’état de feuilles qui vont perdurer au sommet de la tige. Cette dernière, ainsi que les feuilles régulières, malgré une consistance épaisse, gorgée d’eau et somme toute assez molle, témoigne d’une vitalité remarquable, fidèle au poste tout au long de l’année, sans démériter. Il s’agit donc bien là d’une plante qui tourne le dos aux habitudes, robuste en dépit de son aspect, fleurissant à contre temps, et économe de ses capacités de photosynthèse, puisque allant jusqu’à réutiliser sa fleur dans ce but.
L’Hellébore est connu depuis l’antiquité grecque, et probablement au-delà, comme plante médicinale, capable de soigner certains cas de folie. DIOSCORIDE, HIPPOCRATE, et d’autres encore le citent comme remède émétisant, c’est-à-dire capable d’induire des vomissements salutaires, essentiellement dans les troubles psychiques, pour “rejeter” la maladie. Par la suite, la plante sera abondamment et certainement excessivement utilisée, toujours dans les mêmes indications, une amusante illustration en étant donnée par le lièvre de ce bon LA FONTAINE se moquant de la tortue qui prétendait le défier en une course de vitesse : « Ma commère, il faut vous purger avec quatre grains d’hellébore… » N’importe quoi traité par n’importe qui amena progressivement dans le langage populaire à muer l’hellébore en Aliboron, et Maître ALIBORON désigna celui qui donnait un traitement en dépit du bon sens, et finit par indiquer tout bonnement un âne…

Ces propriétés thérapeutiques sont issues de l’utilisation de la tige souterraine, le rhizome, lui de couleur noire, ce qui vaut à Helleborus son qualificatif Niger (“noir”). Cette partie du plant, bien qu’incrustée dans toutes les anfractuosités du sol pierreux, garde d’une certaine manière le caractère assez mou et saturé d’eau de la partie aérienne. La préparation pharmaceutique l’utilise à l’état frais pour en extraire plusieurs catégories de substances : des saponosides, dont l’helléborine, de l’acide aconitique ou acide anhydro citrique, dont le nom indique à l’évidence la présence chez l’autre plante extrêmement toxique qu’est l’Aconit, et des bufadiénolides, dont l’hellébrigénine, encore dénommée bufotalidine, substance neurotoxique isolée dans les pustules du crapaud (Rana Bufo). Ce batracien, lent et apparemment vulnérable, doit en grande partie sa survie à la présence de ce poison dans sa peau, ce qui le met à l’abri des prédateurs, peu soucieux de “devenir fous” en le dégustant…
Donc, au total, des substances éminemment dangereuses coexistent dans ce rhizome. La médecine homéopathique s’en est emparé pour traiter les pathologies dont les signes sont semblables à la toxicité de la plante. Ainsi, Helleborus Niger trouvera une bonne indication dans certaines dépressions profondes marquées par la lenteur, l’obnubilation, mais avec, souvent, de petits signes qui rappellent le comportement “paradoxal” de la plante, comme, par exemple, la faim avec dégoût des aliments ou la soif accompagnée d’un dégoût de boire. En allant plus loin dans le sens de l’atteinte du système nerveux, ce remède s’adresse à des états cérébro-méningés pouvant aller jusqu’à l’inconscience, le coma. Et, au niveau rénal, il peut être intéressant dans les néphrites s’accompagnant d’œdème et d’absence d’émission d’urine.
Helleborus Niger tourne le dos aux comportements communs, et, pour ce faire, a développé un arsenal toxique censé le mettre à l’abri des rigueurs de la nature. Nous ne pouvons que l’en remercier doublement, d’abord pour la beauté dont il nous gratifie, ensuite pour l’aide qu’il nous procure dans le domaine de la santé.
Léon KERNÉ

Helleborus Niger